95500 - Pontoise/Archives de l'Hôtel-Dieu

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1861 - Archives de l'Hôtel-Dieu

Source : Les archives de l'Hôtel-Dieu de Pontoise, par M. R. de Courtemblay. Société de l'Ecole des chartes. Bibliothèque de l'École des Chartes. 1861 (SER5,T2). Pages 505 à 517.


A une courte distance des ruines de la célèbre abbaye de Maubuisson,la ville de Pontoise, Pontisara, s'élève en amphithéâtre sur la rive droite de l'Oise. Un des premiers édifices qui frappent les yeux en entrant dans la ville est son hospice, bâtiment neuf, entouré de jardins, qu'un petit quai planté d'arbres sépare de la rivière. Nous fûmes chargé, il y a quelques années, d'inventorier les archives de cet établissement. On nous mena dans un grenier, où nous vîmes épars des registres, des liasses informes et des sacs volumineux, d'où sortaient confusément nombre de parchemins qui devaient être un trésor aux yeux d'un érudit mais, pour un profane, d'un beaucoup moindre prix. En soulevant un de ces sacs, nous découvrîmes des marbres tumulaires, sur lesquels étaient inscrits les noms de plusieurs religieuses qui avaient gouverné l'Hôtel-Dieu, et notamment celui de très-haute dame Fitz-Roi, fille légitimée de Charles II, roi d'Angleterre,décédée en 1737. C'était un premier pas dans l'histoire que nous allions trouver.

Désireux d'obtenir promptement quelques notions au milieu de ce désordre, nous tirâmes d'une armoire une collection de chartes émanées des rois de France, que leur valeur présumée avait fait mettre à part.

La première qui s'offrit à nous était un acte de saint Louis, de 1261, qui donnait à l'Hôtel-Dieu, avec la terre et seigneurie de Champagne (1), une rente annuelle de deux cents livres parisis sur le domaine de Pontoise, et une autre de cent livres sur celui de Mante et de Meulan. Par d'autres chartes, ce monarque exemptait la maison de tous les droits de péage levés au nom du roi et lui permettait d'acquérir jusqu'à cent livres de rente sur les fiefs et arrière-fiefs de la couronne. Ce fut encore lui qui établit l'Hôtel-Dieu dans l'emplacement qu'il occupe à cette heure, comme l'attestent des actes de vente passés entre ce roi et divers particuliers pour des maisons sises rue du Pont, à Pontoise, « in loco ubi nova domus Dei Pontisarae construitur;» nous avons remarqué dans le nombre une charte française, qui ratifie la vente de deux masures, faite « à noble homme, Loeys, roy de France, por la Meson-Dieu de Ponthoise. »

Là se bornent les titres émanés de Louis IX, mais non pas les bienfaits dont il enrichit l'Hôtel-Dieu, auquel il donna encore le fief des Prés, sis à Pontoise, le ru (ruisseau) de Viosne et ses chaussées depuis le village d'Osny jusqu'à la rivière d'Oise à Pontoise (2) , et divers privilèges tels que le débit des viandes de carême et le criage public dans l'étendue de la ville (3), avec des droits de havage « à prendre sur toutes et chacune des denrées et marchandises qui passent dessus et dessous le pont de Pontoise, entrent par les portes et se débitent ès foires et marchés. » Voilà du moins ce que nous apprirent les chartes des autres rois, qui confirment l'Hôtel-Dieu dans la jouissance des mêmes biens. Ces chartes accordent toutes à saint Louis le nom de fondateur. Nous n'avons point trouvé d'acte ancien qui mentionnât l'organisation intérieure dont ce monarque dota l'établissement. On lit seulement dans quelques notes éparses et d'écriture moderne que « l'Hostel-Dieu fut composé par le roy saint Louys de sept religieux, trois prêtres, deux clercs, deux laïcs, douze religieuses et une prieure ... et sont tenues les religieuses de panser et nourrir tous pauvres affluant au dit lieu, veuves femmes grosses, faire baptiser les enfans, ensevelir et enterrer les morts. »

L'hospice de Pontoise était donc un prieuré, et il est effectivement désigné toujours sous les noms de « Hôtel-Dieu et prieuré de Saint-Nicolas de Pontoise,» quoique la dame supérieure ait pris quelquefois la qualité d'abbesse. Nous ne savons en quelle circonstance on choisit saint Nicolas pour patron de l'Hôtel-Dieu. Béatrix de Quescalone fut la première prieure. Les religieuses suivaient la règle de saint Augustin.

Les rois successeurs de saint Louis dispensent ordinairement l'Hôtel-Dieu d'exhiber ses anciens titres, comme ayant disparu dans les guerres et les inondations. Pour ce qui est du premier point, nous nous souvenons d'avoir vu une enquête, dressée à la fin du seizième siècle par le lieutenant de Pontoise, sur les titres que perdit l'Hôtel-Dieu « ès années 1589 et 1590, lors des siéges mis et posés devant Pontoise. » Son emplacement lui était cause de plus d'un dommage durant ces événements, comme le prouve une supplique adressée à Louis XI au siècle précédent, et dans laquelle on lit : « L'Hostel-Dieu fait closture de la ville de Ponthoise près la porte du pont, et, au moyen du siége dernièrement tenu par vous devant icelle ville, iceluy Hostel-Dieu fut batu de coups de canon et bombardes et de l'eaue de la rivière d'Oise, laquelle a cavé et miné iceluy tellement qu'elle en a emporté et abatu six vingts toises de murs et arches qui soustiennent iceluy.» Quant aux chartes détruites par les inondations, il faut avouer que les religieuses étaient bien mal avisées de laisser leurs archives dans une chambre « située sur la rivière, près la cuisine, » qui ne manquait jamais d'être atteinte aux premières crues des eaux.

Ces rois ne se contentent pas de confirmer les donations de saint Louis, ils imitent ses largesses. En 1297, Philippe le Bel place l'Hôtel-Dieu sous la juridiction et garde immédiate de la couronne, et désigne ainsi pour conservateur de ses droits le lieutenant du bailli de Senlis à Pontoise. Le même douze ans plus tard, lui accorde une rente annuelle de cent charretées de bois de chauffage, à prendre perpétuellement en la forêt de Compiègne. On voit aussi, depuis cette époque, l'Hôtel-Dieu recueillir toute la paille qui se trouvait, après le départ du roi, dans le château de Pontoise. De 1326 à 1358, Charles IV le Bel et Charles V, régent, l'exemptent, l'un du logement des gens de guerre, l'autre de « toutes tailles, subsides, impositions, aides et exactions quelconques. » Henri III lui incorpore, en 1582, « toutes et chascunes les terres, maisons, biens et revenus dépendans de la maladrerie de Cormeilles en Vexin. » En 1696, Louis XIV réunit de même à l'Hôtel-Dieu « les biens et revenus de la maladrerie d'Ivry et le quart du revenu total de la maladrerie de Pontoise (4). » Vers 1745, Louis XV lui adjuge une partie des biens du prieuré de Sainte-Anne de Magny (5). Ajoutons que l'Hôtel-Dieu fut encore augmenté sous la République de l'hôpital général des Pauvres enfermés de Pontoise (6), auquel on avait déjà réuni l'hôpital Saint-Jacques plus d'un siècle auparavant.

Au nombre des rois qui confirment à l'Hôtel-Dieu ses biens et priviléges, nous citerons les rois d'Angleterre Henri V et Henri VI. La faculté, de prendre du bois de chauffage en la forêt de Compiègne subsiste encore aujourd'hui. La lecture des pièces relatives à ce droit nous révéla une particularité qui mérite d'être rapportée. La charte de Philippe IV accordait cent charretées; les termes en sont précis « Centum quadrigatas bosci ad ardendum, quâlibet quadrigatâ quatuor modulos continente. » Cependant on lit dans des lettres patentes de Louis XIV, en 1652,que « le roy Philippe le Bel, au moys d'avril 1309, avoit donné à l'Hôtel-Dieu cent quarante charretées par chacun an, » et que désormais « le dit chauffage est réglé à la quantité de quarante cordes. » Il y a donc une erreur dans les lettres de 1652; et, comme on possède une pièce datée de 1633, qui est une « certification de plusieurs antiens comptes (1385-1518) trouvés aux archives de l'Hostel-Dieu, et par lesquels est faict estat de 400 moulles de busches que le dict Hostel-Dieu souloit prendre en la forest de Cuise, » nous jugeons que cette erreur, œuvre du hasard ou des intéressés, doit se placer entre 1518 et 1652, peut-être même entre 1633, date de la «certiffication,» et 1652. En tous cas, cette erreur nous paraît avoir été aidée par la similitude des mots «centum quadraginta (140)» et «centum quadrigatas (100 charretées).»

Les chartes des rois de France étant examinées, nous passâmes à quelques liasses qui nous semblèrent dépendre d'un procès. Il s'agissait d'un différend survenu entre les dames de l'Hôtel-Dieu et les jésuites de Pontoise (7). L'origine du débat était une vente à eux faite de deux maisons attenantes aux bâtiments hospitaliers, vente consentie par Hélène de Calonne, alors prieure à des conditions ruineuses pour l'Hôtel-Dieu et dont les religieuses se portèrent appelantes en 1633. Depuis cette époque, des contestations s'élevèrent, comme il en peut naître entre propriétaires mitoyens et jaloux. La question de moralité se joignit aux questions d'intérêt. Les religieuses se plaignaient que les RR. PP. eussent vue sur leurs appartements, et surtout que, par ordre de l'autorité civile, une porte de communication eût été pratiquée entre les deux couvents. Vers 1697, l'arbitrage du cardinal de Bouillon (8) termina les disputes en abandonnant les bâtiments des jésuites à l'Hôtel-Dieu, moyennant 40,000 liv. que celui-ci paya. Toutefois on voit, cinq ans après, les religieuses protester contre divers points de cet arrêt. Le dernier acte de toute cette longue affaire est une pièce datée du 20 août 1715, et signée du supérieur des jésuites de Pontoise, lequel reconnaît par cet acte « avoir receu de la prieure deux cercueils en plomb, dans lesquels sont renfermez les ossemens de feu le cardinal de Joyeuse, et ceux de M. P. de Mancini, neveu de M. le cardinal de Mazarin, lesquels deux cercueils ont esté autrefois déposés dans le caveau de l'ancienne chapelle des pères jésuites et ont esté ce jourd'hui transportés dans le caveau de leur nouvelle église. »

Les registres des recettes et dépenses de l'Hôtel-Dieu nous apprirent que les religieuses possédaient plusieurs grandes fermes hors de la ville, savoir la ferme d'Auvers (9), issue de legs et d'échanges de 1368 à 1691, et notamment de l'acquisition du fief de Vallembourg, « saisi sur Claude Lhuillier, banquier, bourgeois de Paris, légataire universel de deffunct Gaspard Lhuillier, Sr de Vallembourg, et adjugé à l'Hôtel-Dieu au prix de 16,000 liv. en 1633. » - La ferme de Champagne, formée des donations de saint Louis. Sa valeur était considérable, puisqu'on voit la terre et seigneurie de Champagne vendue au prince de Conti en 1781 pour la somme importante de 124,000 liv. - La ferme de Cormeilles en Vexin, provenant de l'ancienne maladrerie, et d'un achat fait, en 1661, à demoiselle Anne Legastellier, du fief de Vignoru et de soixante-quatre arpents de terres labourables. - La ferme d'Ennery (10), dont l'origine fut un échange passé le 9 juin 1666 avec le sieur de La Grange, et par quoi l'Hôtel-Dieu se trouva possesseur des fiefs Roulleboise et Poitevin, qui contenaient cent cinquante-deux arpents de terres propres à la culture. - La ferme de Mézières (11), issue d'achats, d'échanges et de donations, de 1266 à 1450. On a la suite ininterrompue des baux de 1488 à 1780. - Enfin la ferme de Saint-Ouen (12), venue d'une donation que fit en 1521 Charles Tasset, marchand, bourgeois de Pontoise, de la moitié par indivis de maisons, granges, bergeries, et cent arpents de terre, situés au lieu dit La Vacherie (13).

L'échange passé avec le sieur de La Grange en 1666 ne fut pas heureux, et nous citerons le procès qu'il fit naître comme un exemple des difficultés que suscitait encore à cette époque la mouvance féodale. La cause du débat était toute dans l'obscurité des termes du contrat, qui disait que les choses échangées étaient mouvantes des seigneurs d'Ennery, de Labbeville (14), d'Osny, de Méry « et d'autres, si aucuns y a » sans qu'aucune limitation fût faite des mouvances respectives. Les religieuses, coupables de négligence, il faut le dire, dans la confection du contrat, se trouvèrent fort embarrassées devant les prétentions des divers seigneurs qui réclamèrent ensemble des droits d'indemnité. Non seulement elles eurent, à ce sujet, réclamations et saisies féodales des sieurs Charles Dailly, seigneur d'Ennery, Lhuillier, seigneur de Labbeville, Antoine de Saint-Chamant, seigneur de Méry, et de dame Elbène de Villefrix, dame d'Osny, laquelle fut plus tard représentée par Noel Bouton, marquis de Chamilly, c'est-à-dire des quatre seigneurs désignés dans l'acte, mais encore du sieur Claude de Laubespine, marquis de Verderonne, à cause de son fief de Stors (15), des sieurs et damoiselles de La Varade, du fermier du domaine de Pontoise, qui prétendait que les biens acquis mouvaient du roi en plein fief, à cause de son château de Pontoise, et de la duchesse de Longueville, comme dame engagiste du comté de Chaumont en Vexin, à cause de sa terre et Seigneurie de Trye. Le plus redoutable adversaire des religieuses était le marquis Dailly , à qui elles devaient beaucoup plus qu'à tout autre, et qui, ayant acheté en 1679 les droits du sieur Lhuillier, attira dès lors à lui presque tout le procès. Vainement les dames de l'Hôtel-Dieu demandèrent recours contre M. de La Grange, l'accusant de surprise et de dol personnel; accusation qui ne manquait point de fondement, vu que M. de La Grange, Pour ne citer qu'un fait, avait déclaré les choses échangées «franches de tous droits féodaux, censuels et fonciers, jusqu'à la Saint-Jean-Baptiste 1666, » tandis qu'il y avait déjà, lors de l'échange, saisie féodale opérée sur le fief Roulleboise, à la requête du sieur Dailly. Les religieuses, effrayées des dépenses qu'entraînait la procédure, tentèrent de faire remettre toutes choses comme avant le 9 juin 1666. N'ayant point réussi, au lieu de céder sur le point litigieux, elles s'enfoncèrent plus que jamais dans les disputes, et essayèrent même d'outrepasser leurs droits. «Tout ce procès mine votre maison, écrivait à la prieure, en 1689, une personne amie et désintéressée dans l'affaire ; les protestations que vous ferez aux rochers et aux arbres vous consoleront peu quand tout sera perdu et je ne sais si devant Dieu vous serez bien disculpée quand on vous reprochera que pour avoir abondé dans votre sens et vous être crue plus habile que tout Paris ensemble, vous avez bouleversé vostre propre hospital.» Pour reconnaître combien ces avis étaient sages, il suffit de lire ces deux notes écrites par la prieure, l'une vers 1694 et l'autre après 1700 « J'ay paié 21,000 liv. aux créanciers de M. Dailly pour les reliefs et indemnitez de la ferme que nous avons à Ennery ; j'ay paié à M. de Chamilly, pour la même ferme et pour droits d'indemnité et reliefs 4,529 liv.; j'ay paié à M. de Saint-Chamant, pour les mêmes droits et pour la même ferme, 1,400 liv.; tous ces paiemens ont été faits en 1692 et 1693. » Et ailleurs « En 1699 le procès contre M. Dailly a fini, et il a fallu paier 19,000 liv. pour des profits de fiefs et autres redevances seigneuriales, et mil escus de frais (16) ... »

Puisque nous en sommes aux procès, parlons d'un autre, non moins vif et plus curieux, que poursuivit l'Hôtel-Dieu dans le même temps qu'il soutenait celui-là. Les habitans et échevins de Pontoise, irrités des droits excessifs qu'il percevait sur les denrées et marchandises, intentèrent un procès dans le dessein de les réduire. Il fut perdu par l'Hôtel-Dieu. La nouvelle d'un échec, auquel il paraît que les habitants ne s'attendaient guère, donna lieu, dans la ville, à des manifestations que relate en ces termes une des religieuses : « Le samedi, 22 mars 1681, les échevins de Pontoise aiant apporté de Saint-Germain la nouvelle du gain de leur procez contre l'Hôtel-Dieu, le lieutenant de Pontoise, qui estoit à table sortit, avec sa serviette en main, pour ordonner un feu de joye devant sa porte, qu'il alluma lui-même; et, comme marguillier de sa paroisse Saint-Maclou envoia faire sonner touttes les cloches de la dite église; et ordonna en même temps que l'on sonneroit touttes les autres cloches de touttes les paroisses et églises de la ville, des fauxbourgs et villages voisins; et en même temps ordonna que l'on tirast les couleuvrines, canons et autres armes du chasteau qui ne se tirent que par son ordre, et que l'on fist des feux de joye par toutte la ville, et que l'on tirast à balle sur les religieuses et sur la maison qui en fut toutte ébranlée et, en même temps que cela fut exécuté, on environna l'hospital et toutte la maison, mesme au delà de la rivière (estant trop grosse pour en approcher de ce costé là), avec des cris et des clameurs de sédition populaire; et en même temps on tiroit à balle sur les dittes religieuses on crioit qu'il falloit les bruler et les noyer, ces diablesses de plaideuses, qu'il y avoit assés longtemps qu'elles mangeoient leur bien, criant vive le roy et M. le cardinal de Bouillon ! Et, pour donner courage aux habitans, on fit défoncer deux muis de vin. La maison de l'Hôtel-Dieu estoit toutte en feu, et pas une religieuse ne put demeurer en repos, … et les pauvres malades crioient et pleuroient dans leurs lits, … et cette sédition populaire dura depuis dix heures du soir jusqu'à cinq heures du matin. Les religieuses ont les balles qui ont été tirées sur elles et sur la maison. »

L'examen des liasses terminé, les sacs eurent leur tour. Nous vîmes, non sans surprise, que l'Hôtel-Dieu avait une existence antérieure à saint Louis. Cette existence nous était révélée par divers actes originaux passés au profit de la Maison-Dieu de Pontoise, tels qu'une donation par Matthieu de Montmorency, en 1204, de la maison d'un comte Raoul, une vente par les frères Guillaume et Raoul de Méry de ce qui leur appartenait sur les dîmes d'Ennery (1213-1224), une ratification par l'abbé de Saint- Denis, en 1227, d'une donation de vignes au terroir de Cergy (17), et un vidimus (délivré en 1295) d'une charte de 1201, par laquelle Godefroy de Herenguy vend un muid de blé et donne deux setiers de même denrée à prendre perpétuellement sur la dîme de Gerocourt (18). La plus ancienne charte que nous ayons trouvée est une ratification émanée de Matthieu de Montmorency, en 1197, pour un don que fit Renaud Musavene « de 40 sous de rente annuelle sur sa censive de Taverny, et de quatre muids de vin à prendre audit lieu sur un certain revenu de vinnage qu'il i possédoit (19). » Puisque les documents s'accordent, dès la fin du treizième siècle, à qualifier Louis IX du titre de fondateur, il faut croire que la Maison-Dieu de Pontoise, d'une très-petite importance avant lui, fut tellement améliorée et enrichie par ses dons que le nom seul de bienfaiteur ne suffisait point à rappeler ses largesses. Comme il est constant qu'on doit à ce monarque l'emplacement des bâtiments hospitaliers sur la rive droite de l'Oise, il nous reste à connaître où était, dans le principe, situé cet Hôtel-Dieu, si médiocre qu'il fût. Un renseignement inattendu nous fut offert, sur ce point, par une note inscrite au dos d'une des pièces d'un procès que soutenait l'Hôtel-Dieu, en 1466, contre les marguilliers de Saint-Maclou de Pontoise, et dans laquelle on lit « Au temps passé et jusques au temps où régnoit saint Louys, icellui Hostel-Dieu fut scitué au martroy, à Ponthoise, au lieu que l'on dit la maison de ville, laquelle, à cette cause, est tenue de payer, par chascun an, audit Hostel-Dieu, 8 liv. paris. de rente; excepté toutes fois que au dit Hostel, que le dit roy saint Louys fit édiffier sur la rivière d'Oise, près du pont où il est à présent, est demeuré une chappelle qui dès lors estoit et est encore en la dite place du Martroy, que l'on dit la chapelle Saint-Guillaume, en laquelle et paravant la fondation du dit saint Louys se faisoit le service divin du dit Hostel-Dieu, en laquelle il y a un tronc pour les aumosnes, dont les dites religieuses ont la clef... »

La lecture des parchemins renfermés dans les sacs nous apprit en outre que, de la fin du treizième siècle au commencement du dix-huitième, l'Hôtel-Dieu fit de nombreuses acquisitions d'immeubles à Cergy, Épiais, Éragny, Genicourt, Gouzangré, Hérouville, Livilliers, Méry, Nesle, Nogent, Osny, Vaux-sur-Oise et Vigny (20) . Nous vîmes aussi que les religieuses possédaient de longue date à Pontoise beaucoup de maisons et terres qui ne provenaient point des donations de saint Louis, nommément le fief Gaillounet, acheté en 1260. Une grande quantité de chartes, qui constituaient au profit de l'Hôtel-Dieu des rentes mêlées de cens à percevoir sur la plupart des maisons de Pontoise, offrent de précieux renseignements pour l'ancienne topographie de la ville. Notons que les biens des religieuses à Nogent avaient pour origine une donation faite en 1360 par Guillemette de l'Isle-Adam, dame d'Ivry et de l'Isle-Adam, de soixante et onze arpens de bois dans la forêt de Cassan. Notons encore que des titres originaux de 1289 à 1302 rendaient l'Hôtel-Dieu propriétaire de maisons sises à Paris, rues André-Mallet, des Juifs et des Deux-Portes. Enfin il possédait des droits de péage à Maisons-sur-Seine qui méritent une mention particulière.

Les droits dont jouissaient les religieuses sur le péage de Maisons, et qu'elles conservèrent jusqu'à la révolution, provenaient d'acquisitions faites à divers titres de 1294 à 1447. On a les actes constitutifs de ces acquisitions. De 1294 à 1309, les fils de Gasse de Poissy vendirent à l'Hôtel-Dieu des rentes et portions de rente «à prendre et lever sur tout ce qu'ilz avoient et povoient avoir ou port et ou travers de Maisons sur Seine. » En 1355, Robert Mignon transporta au collége Mignon, à Paris, les droits qu'il possédait sur ce péage, et qu'il avait lui-même acquis de Philippe de Poissy, petit-fils de Gasse et héritier, pour les 4/7 environ, de tous ceux qui jadis appartenaient audit Gasse. Le collége Mignon se trouva dès lors débiteur pour une certaine rente envers les Dames de l'Hôtel-Dieu. Poursuivi par elles pour faute de payement dès 1378, il fut dépouillé des droits à lui appartenant sur le péage par un arrêt du Châtelet (janvier, 1447), qui les adjugea presque en totalité auxdites dames. Les revenus du péage et travers de Maisons n'appartenaient pas uniquement à l'Hôtel-Dieu et de bonne heure on voit qu'il les partage avec le sieur de Maisons, le sieur de la Vaudoire, les religieux de Notre-Dame d'Abbecourt-lez-Poissy, les prieure et religieuses de Poissy, le prieur de Saint-Maurice de Senlis, le prieur de Sainte- Honorine de Conflans, l'abbé de Joyenval et les religieuses de Hautes-Bruyères. La totalité des revenus du péage était d'ordinaire affermée à un seul individu, qui distribuait dans l'année à chacun des copropriétaires la part qui lui était due. Pendant longtemps les émoluments que l'Hôtel-Dieu tirait du péage de Maisons comprirent deux parties l'une fixe et consistant en rentes déterminées, l'autre variable et flottante, « selon que le prix des baux du dit péage croissoit ou décroissoit. »

Il est temps de parler de l'organisation intérieure du prieuré. Nous n'avons trouvé des lettres de provision que pour dix-sept prieures. Ces pièces, qui s'arrêtent à 1767, ne remontent pas au delà de 1480. Les religieuses désignaient par voie d'élection leur supérieure, et le seigneur engagiste du domaine de Pontoise la présentait à une nomination définitive. Nous avons remarqué une lettre de présentation signée par le cardinal de Richelieu, le 2 mars 1628, « au camp devant la Rochelle. » Il ne Faudrait pas croire que les nouvelles prieures entraient toujours d'une manière pacifique en possession de leur siége. Nous avons lu un arrêt du parlement de 1523 qui permettait à la dame Huillard, prieure, d'intimer en la cour le grand aumônier de France, lequel, à l'instigation de l'abbesse de Maubuisson, «non contente de ce qu'elle n'avoit peu faire eslir ne pourveoir du prieuré de St-Nicolas une religieuse de son abbaye, avoit par quinze ou seize archers et gens de guerre faict prandre la dicte Huillard et emmener prisonnière à l'abbaye du dict Maubuisson, entre les mains de ses ennemyes cappitales et mesme de l'abbesse de Maubuisson, en manière que la dicte pauvre dame estoit si estroictement tenue en la dicte abbaye qu'elle mouroit de faim.» De véritables schismes survenaient quelquefois au sein du prieuré. En 1575, on voit Jeahanne Violle et Claude de Lisle se disputer la qualité de prieure, et chacune avoir son parti dans la maison. Cinq ans plus tard, le même débat se renouvelle entre Claude de Lisle et Claude le Boutillier.

L'administration de la prieure devint aussi plus d'une fois une cause de divisions. De 1661 à 1665, on trouve nombre de mémoires et d'enquêtes où « les religieuses se plaignent que leur supérieure (21) les traitte avec une fierté et un mépris insupportable, les regardant comme ses servantes, et non comme ses soeurs ou ses filles; qu'elle parle de l'hospital de Pontoise comme de sa propre maison, l'appelant toujours ma maison, quoy que ce soit, dans la vérité, la maison des pauvres et qu'elle n'en soit que l'oeconome; qu'elle a enfermé dans son appartement une bonne partye de l'hospital, avec grande incommodité des religieuses qui servent les pauvres, car n'y ayant point de lieu pour mettre les habits et les hardes des pauvres, on est contrainct de les mettre les uns sur les autres dans un meschant coin d'un passage. » En 1615, le gouvernement d'Hélène de Calonne avait donné lieu à des plaintes plus graves, qui nécessitèrent une enquête de l'autorité ecclésiastique. Au début de l'affaire, Hélène de Calonne prit la fuite, « emportant tout le revenu temporel de l'année 1615, sans rien laisser que le désordre.» Il parait que cette dame renvoyait les malades avant qu'ils fussent suffisamment guéris, au point que plusieurs furent trouvés le lendemain de leur sortie « morts de mésaise emmi les rues et chemins; et si peut-on dire avec vérité que non seulement on en a enseveli sans suaire, voire mesme ne leur bailloit-on point de drap pour se coucher estant malades, pendant que la dame prieure estoit tous les jours à faire festins à tous allans et venans, vestue avec toute sorte de mondanité, frisée, poudrée, musquée, busquée et tirée avec des bas de soye et des jarretières bordées de grosses dentelles d'or et d'argent.» On pourrait tirer du procès beaucoup de détails du même genre. Nous nous contenterons de dire le moyen qu'employa la dame de Calonne pour rentrer de force au prieuré au mois de mars 1616. « Pendant que les religieuses vacquoient aux cérémonies ecclésiastiques et lavement des pieds des pauvres, la dite de Calonne, assistée de gens ramassés …, auroit, par une maison voisine, faict faire des trouées, rompu cloiaissons et entré par ce moien dans l'enclos du dit hostel-dieu, où arrivée elle et les susdits auroient forcé et brisé plusieurs portes jusques au nombre de huict ou neuf, arraché serrures, cadenassé quelques-unes, abbatu les autres, et, venant aux mains, la dite de Calonne et plusieurs femmes … auroient battu excédé de coups de poings et de pieds, viollenté, injurié et scandalizé les religieuses ...»

Ajoutons, pour clore notre récit, que l'hospice possède, dans ses archives antérieures à 1789, environ deux cent cinquante registres, quatre mille pièces sur parchemin et une quantité considérable de pièces sur papier; que les sceaux ne sont pas toujours en bon état; qu'il existe divers plans de la ville et de la maison dressés de 1600 à 1680; qu'enfin la plupart des titres du treizième siècle dont nous avons constaté l'existence ont été transcrits, vers le même temps, sur un registre en parchemin que possède la Bibliothèque impériale, Ms lat. 5657, et intitulé Cartulaire de l'Hôtel-Dieu de Pontoise.

F. ROCQUAIN (DE COURTEMBLAY)


(1) Champagne, arrondissement de Pontoise, canton de l'Isle- Adam.

(2) Le ru de Viosne appelé communément le Ru, traverse plusieurs lieues de prairies et meut de nombreux moulins. L'Hôtel-Dieu percevait autrefois sur chacun de ces moulins une rente annuelle de quatre septiers de blé; il se chargeait en revanche de l'entretien des chaussées. Osny est à deux kilomètres de Pontoise.

(3) La vente et distribution des viandes, pendant le temps du carême, n'avait lieu que pour les gens malades. Quant au criage, il paraît que, dans le principe, il s'appliquait uniquement au débit des boissons ; peu à peu le droit de l'Hôtel-Dieu s'étendit, et l'on voit les religieuses donner office à divers individus « de crier tous les vins à vendre et faire tous les cris, prières et proclamations qui se font de jour et de nuit par les carrefours, fauxbourgs et appartenances de Ponthoise, touchant les enterremens, services, funérailles, inventaires de meubles des personnes décédées, et généralement toutes sortes de cris publics. »

(4) L'établissement de la maladrerie de Pontoise est attribué à saint Louis.

(5) Magny, arrondissement de Mantes. Le prieuré de Sainte-Anne de Magny fut ondé et doté en 1639 par Louise Charreton, qui en fut la première prieure. Les titres transmis à l'Hôtel-Dieu en vertu des lettres de 1745 remplissent une douzaine de cartons.

(6) L'hôpital des Pauvres enfermés fut établi à Pontoise en 1653. De bonne heure on employa les pauvres de cet asile à « des ouvrages de boutonnier en différantes sortes, de lascets tant de soye que de file, et des ouvrages de bas de laine et de cotton.» Ce fut en 1655 qu'on annexa aux Pauvres enfermés l'ancien hôpital de Saint-Jacques de Pontoise. Nous avons vu des titres de cet hôpital datés de 1380. Il paraît qu'il fut fondé vers 1378 par des habitants de la ville qui allaient en pèlerinage à Saint-Jacques en Galice. Une quantité notable des registres que possède l'Hôtel-Dieu de Pontoise lui vient des Pauvres enfermés.

(7) Ce fut le cardinal de Joyeuse, archevêque de Rouen, qui établit les PP. Jésuites à Pontoise, en 1614.

(8) Emmanuel-Théodose de La Tour d'Auvergne, seigneur engagiste du domaine de Pontoise.

(9) Auvers, commune sise à une lieue environ de Pontoise.

(10) Ennery est situé sur des hauteurs qui se trouvent entre Auvers et Pontoise.

(11) Mézières, canton de l'Isle-Adam.

(12) Saint-Ouen est séparé de Pontoise par un pont, et forme comme un des faubourgs de la ville.

(13) Dans un des comptes de l'Hôtel-Dieu, arrêté en 1723, on lit : « Reçu de MM. le président Gilbert de Voisins et de ses fils un encensoir d'argent ... en reconnoissance de ce qu'ils ont logé icy pendant la séance du parlement à Pontoise, qui a duré environ quatre mois, depuis le 21 juillet jusqu'au 25 novembre 1720.» On conçoit que l'Hôtel-Dieu donnait de préférence l'hospitalité aux dames ; et les demoiselles et dames pensionnaires formaient en effet pour la maison une part importante de revenus. L'Hôtel-Dieu, qui passe aujourd'hui pour avoir 60,000liv. de rentes, était autrefois beaucoup plus riche, comme le prouve uncompte de 1696, qui indique une recette de 99,024 liv. 6 s. 9 d. ; il est vrai que, pour la même année, la mise s'élève à 132,666 liv. 6 s. 5 d.

(14) Labbeville et Méry dépendent du canton de l'Isle-Adam.

(15) Sur le chemin de Pontoise à l'Isle-Adam, on voit une belle habitation qui porte le nom de château de Stors.

(16) Les titres transmis à l'Hôtel-Dieu en, vertu de l'échange de 1666, remontent jusqu'à 1369. Nous avons remarqué des extraits de pièces datées de 1326,où l'on parle des fiefs relevant du château de Pontoise, et dans lesquels on lit notamment que «Agnès de Avery tient du roy à Pontoise le tonlieu du chanvre et de la laine, dont elle doibt servir la table de notre seigneur le roy de nappes, quand le roy et la reyne sont à Pontoise».

(17) Cergy est situé à une lieue de Pontoise, en descendant la rivière.

(18) Gerocourt, petite localité voisine de Pontoise. Parmi les témoins de l'acte de 1201, figure Adam de la Roel, maire de la commune de Pontoise, tunc temporis maiore communie Pontesie. Pontoise fut érigé en commun en 1188.

(19) S'il faut ajouter foi à une manière d'inventaire dressé en 1548,Philippe-Auguste aurait confirmé et amorti en 1188 une donation que Henri Thibauld fit à l'Hôtel-Dieu d'un moulin «séant sur la rivière, jouxte et contigu le pont de Pontoise. »

(20) Tous ces endroits dépendent de l'arrondissement de Pontoise.

(21) Madame de Guénégaud.